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WOOLF JULIET

Mis à jour : 22 avr. 2020

1) La porte-fenêtre s’éclaire d’une lumière tamisée, halogénée. Une jeune fille s’y coule, ondulant au rythme d’une musique-oreillettes, portable en mains. Ses lèvres bougent, chantonne-t-elle ?, non je pense qu’elle parle, certainement à une amie, j’imagine qu’elle lui raconte sa conversation avec Luc son copain de classe, les compliments un peu gauches qu’il lui a fait à la sortie des cours. Est-elle heureuse, déçue, s’attendait-elle à plus de témérité de sa part ? Mes sens sont aux aguets. Depuis la fenêtre de ma cuisine, je plonge mon regard dans ce salon, je scrute, j’arrache des fragments de vie à cet appartement en face du mien, si proche. Je me distrais, je n’ai pas de télévision.

Comment cette jeune personne, s’appelle-t-elle ? Anaïs ? Coralie ? Prescilla ? Il est 19 h , pourquoi est-elle rentrée-t-elle si tard chez elle? Elle a dû flemmarder avec Luc, peut-être même ont-ils flirté, échangé leurs premiers baisers au goût de chewing gum à la menthe ou malabar, dans le petit jardin public Edouard Herriot ou dans le bus N° 12, tout au fond, sur les dernières banquettes ? 15,16 ans , c’est une lycéenne, vient de rentrer en première littéraire, bac de français à la fin de l’année. Deux lycées à proximité, Marcel Pagnol, Victor Hugo. Ses parents ont préféré Balzac, beaucoup plus strict et préparant mieux les étudiants à des emplois stables, bien rémunérés.

Du fond de la pièce une ombre s’avance vers elle. Aussitôt, d’un geste vif elle arrache les écouteurs de ces oreilles. Echange de baisers rapides. C’est sa mère. Très vite, elle interroge sa fille sur sa journée, s’intéresse à son repas à la cantine, insistant sur l’importance de manger des légumes, des fruits, 5, comme ils le répètent dans les media, surtout ne pas se gaver de sucreries, de viennoiseries. A-t-elle obtenu de nouvelles notes, a-t-elle réussi son devoir surveillé de maths ? Anaïs -ce prénom lui va bien - formule des réponses évasives, lassée de ces questions qui reviennent quotidiennement. Peut-être sa mère culpabilise-t-elle de partir tôt le matin, de ne rentrer jamais avant 19h parfois 20 h ? La nuit, lors d’insomnies, elle se demande surement si elle est une bonne mère. Anaïs dans l’insouciance de sa jeunesse, ignore cet état d’âme.

Un homme, grand, mince, s’approche. Ils tendent réciproquement leurs joues pour y déposer un baiser distrait. Ah, ce n’est pas son mari ? Peut-être son frère alors ? Impossible je l’ai aperçu un matin au bas de l’immeuble, attendant un taxi.

2) Plusieurs fois, j’ai rencontré cet homme, rue de Rivoli. Son élégance m’a frappé. Grand, mince, costume trois pièces, ajusté, vraisemblablement sur mesures, cravate assortie, attaché case en mains, journal Le Monde sous le bras, lunettes de soleil, style DG, démarche un peu rigide. L’air absorbé, je l’imagine l’esprit tourné vers toutes les stratégies de développement qu’il envisage pour l’entreprise. Il devra les présenter au prochain conseil d’administration. Serait-il PDG ? Les actionnaires sont présents, il doit les convaincre en anglais, espagnol, italien. Il maitrise parfaitement ces langues, voyage beaucoup à l’étranger, correspondant privilégié des succursales implantées dans le monde entier. Les réunions s’enchainent, maintenant des visio –conférences, ce qui l’oblige à réfléchir toujours plus vite pour apporter des réponses immédiates. Fermeture de sites, licenciements, réduction des salaires, nouvelles lois du code du travail, il doit avoir une parfaite connaissances de ces sujets. Son poste est –il en jeu ? Se sent- il indispensable ? Ne sait-il pas par expérience que du jour au lendemain peut se présenter un jeune loup, pistonné qui l’enverra rejoindre quelques anciens collègues au chômage ? Ses tempes grisonnent, son cœur doit commencer à donner des signes de fatigue, son sommeil à se lézarder, les douleurs de sa nuque sont devenues de plus en plus fulgurantes. En parle-t-il à sa femme, ou se veut-il résistant, n’acceptant pas les stigmates de la cinquantaine qui s’approche. Il rentre chez lui le soir de plus en plus épuisé, l’esprit vide, c’est à peine s’il s’aperçoit de la présence de son épouse, de sa fille. Déjà 16 ans ! L’a-t-il vu grandir ? Installé dans son fauteuil, un dossier sur les genoux - demain réunion à 8h – sans doute s’interroge-t-il sur l’intérêt de tout cela ? De l’argent, oui ils en ont, l’acquisition de ce F5, présenté luxueux par le promoteur le confirme mais en profite-t-il vraiment ? Consacre-t-il du temps à des activités, sportives, culturelles ? Peut-être se contraint-il le weekend end, à accompagner son épouse et sa fille au grand complexe Paramount à deux rues d’ici ? J’ai remarqué la difficulté de ces responsables d’entreprise à rompre avec leur quotidien professionnel et laisser place à des distractions plus –dirons-nous- ordinaires, banales. Souvent lorsqu’ils sont mariés, leur vie de famille en pâtit, le couple éclate en morceaux et ils ne restent plus qu’à rejoindre la triste cohorte des « divorcés » et des futurs ad- dictes de sites de rencontre.

3) Justement, ce soir, dans ce salon, je devine une ambiance tendue. Une troisième personne vient d’arriver- C’est une femme d’un certain âge. Elle s’approche de l’homme toujours assis dans son fauteuil. Il ne se lève pas pour la saluer. Ce doit être sa belle-mère ! De mon poste d’observation, je ne peux affirmer la ressemblance avec son épouse, tout laisse supposer que nous sommes en présence de la mère et la fille. Elles se sont embrassées chaleureusement. Pourquoi cette femme n’apprécie-t-elle pas son gendre ? Pense-telle que cet homme n’est pas assez présent, délaisse trop sa vie de famille, complètement absorbé par son métier ? Elle a été pourtant très heureuse lorsque sa fille lui a appris qu’elle fréquentait un étudiant de Sciences Po, promesse d’un emploi bien rémunéré, peut-être même prestigieux. Ils sont maintenant face à face et se parlent, des bras se lèvent, des doigts accusateurs se brandissent. Lui reproche-t-elle ses absences répétées, prenant à son compte les récriminations confiées par sa fille ? Se permet-elle cette intrusion dans leur vie privée ? L’aurait-elle surpris au bras d’une maitresse, pénétrant dans un hôtel à proximité de son travail ? Ne comprend-t-elle pas pourquoi il refuse catégoriquement à sa belle-mère de les accompagner lors de leur prochain séjour au Canada, pays qu’elle rêve de visiter depuis longtemps. Je l’ai vu tourner le dos et sans doute quitter la pièce. Je n’ai pas entendu la porte de l’entrée claquer violemment, faisant trembler les murs, emportant peut-être sur son passage le vase de Chine posé sur le guéridon ? Les lumières s’éteignent. Partent-ils au restaurant ? Sont-ils injustes, qu’ils me privent de ma télé-réalité et me laissent ainsi, seule, désœuvrée !


Denise


Le suspens est maintenu par l'imaginaire sans paroles.(A.Caroline)


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