Meurtre en brousse

Abdoula a trente ans aujourd'hui. Jusqu'à ce jour, il était au service de Mary et Richard Turner, un couple de blancs anglo-saxons.

Abdoula se souvient d'avant, d'avant que les blancs n'investissent la contrée. Avec « ses frères », ils vivaient dans un village construit à l'orée de la forêt. De simples cases avec un toit de chaume et un sol en terre battue. Humble intérieur. Des nattes, quelques ustensiles en terre cuite. La vie rude, rythmée par les pluies. Sans elles, la soif et la faim composaient leur quotidien.

Population agraire, des hommes sous-alimentés, des outils rudimentaires. Quand la récolte était bonne, les femmes à l'aide d'un pilon réduisaient le grain en farine.

Les enfants, dès qu'ils étaient en âge de se déplacer, participaient au travail des champs et la corvée du puits, charriaient de lourds seaux d'eau, sauf par temps de sécheresse.

Parmi les villageois, un homme à la carrure imposante qui se nommait Bouli, avait une force étonnante. Il était proche d'Abdoula. Bouli le considérait comme son petit frère.

Les jours de labeur, Bouli savait être généreux, il aidait les plus faibles et surtout les enfants. Certains d'entre eux portaient de lourdes charges sur leurs frêles épaules. Le déchargement des barges était un travail très pénible, les enfants étaient éreintés, mais ils n'avaient que cela à faire pour gagner un peu d'argent pour se nourrir.

Bouli décida de leur trouver une autre occupation. Il s'en alla à la ville acheter un bateau de pêche. Il prit les enfants à bord et embarqua sur le fleuve.

Le premier jour, ils n'étaient pas habitués à dérouler le long filet. La pêche ne fut pas très abondante, mais chacun reçut assez de poisson pour se nourrir. Les jours suivants, l’équipage se mit à l'ouvrage avec tant d'ardeur et de passion que la pêche leur apparut miraculeuse. Après avoir prélevé le nécessaire pour se nourrir, la quantité restante fut disposée par espèce et la vente aux villageois. Très fructueuse, leur rapporta une belle somme. Bouli dit qu'il conservait l'argent, qu'il répartirait plus tard, après avoir payé les frais du bateau.

C'est là que les questions d'argent apparurent. Tout ce pactole dans les mains de Bouli ! La joie l'envahit.

« Je partirais bien en Europe avec mon frère Abdoula » se dit Bouli.

Partir ! découvrir de nouvelles contrées avec son bateau. Quitter ce dur labeur sur les docks et vivre libre. Abdoula et lui, navigueraient dans toutes les mers et océans. Ils rencontreraient de nouveaux peuples et écriraient leur voyage autour du monde. Abdoula, serait libéré de ses chaînes. Bouli serait son protecteur. Tous deux accosteraient en Angleterre. Ils se présenteraient devant sa Majesté en tant que grands explorateurs, leurs savoirs seraient reconnus. Ils seraient nommés géographes de La Couronne.

Les idées de voyage de Bouli influencèrent fortement Abdoula qui se voyait déjà en Grande Bretagne décoré par la Reine. Son esprit était totalement « chamboulé » par ces projets fantastiques, lui qui n'avait jamais quitté la brousse, ni voyagé en dehors de l'Afrique était très perturbé ; il perdit la raison. Si bien qu'en pleine nuit, il eut une hallucination, il vit les bijoux de Mary Turner bien rangés dans la commode de la chambre. Il se dit qu'il devait y avoir dans ce coffret une valeur si importante qu'il pourrait réaliser tous ses rêves en compagnie de Bouli.

Alors, il se glissa par la porte de derrière la maison, où entraient les domestiques, pénétra dans le couloir de la chambre. Il trouva rapidement le coffret contenant les bijoux, le vida dans le sac qu'il avait apporté avec lui. Il tenta de sortir mais il entendit du bruit dans la véranda. Dans le noir il distingua Mary Turner dans la pénombre qui somnolait dans le rocking-chair en rotin, entourée de moelleux coussins. Surpris, craignant qu'elle le reconnut, il attrapa le vase en pierre qui trônait sur la colonne, la frappa violemment à la tête. Elle s'écroula, étouffant un cri sourd. Pris de panique Abdoula s'enfuit par derrière la maison courant à toutes jambes.

Au petit matin, Richard Turner, ne voyant pas sa femme, se dirigea vers la véranda. Poussa un cri d'épouvante en découvrant le corps ensanglanté de son épouse effondré sur le fauteuil.

Il appela au secours, les voisins accoururent, l'un d'eux appela le Docteur. Il arriva très vite. Il examina Mary Turner ; son pouls n'était plus perceptible, son cœur ne battait plus, son crâne était fracassé. Il fit signe à Richard Turner qu'il ne pouvait pas la réanimer. La Police appelée par les fermiers voisins, arriva en Jeep du village. Ils commencèrent l'enquête immédiatement, le décès ayant été constaté par le Médecin.

L'ensemble des personnes présentes s’interrogeait "Qui a bien pu faire ça ?"

Sans rien dire, les blancs pensaient qu'il était évident qu'il s'agissait de l'acte d'un noir ! L'argent devait être le mobile. Les langues se délièrent, Mary Turner était trop confiante avec les domestiques noirs.

Les Policiers questionnèrent "Qui était dans les parages hier soir ? Les portes étaient-elles fermées ?"

Il apparut que le couple Turner ne fermait pas la porte de service par où pénétraient les domestiques qui dormaient dans une case à part de la maison. Cette porte n'était fermée que lorsque le couple allait se coucher, mais hier soir Mary Turner était restée très tard dans la véranda. Les policiers comprirent que l'agresseur avait pénétré par la porte de service. Ils se dirigèrent vers la case des domestiques.

Abdoula était encore là tout hébété ! Il fut facile de l'interpeller, il n’opposa aucune résistance ; il avoua être le meurtrier de Mary Turner. Il avait du mal à expliquer son geste, il dit qu'il avait eu un coup de folie. Les colons présents n'en croyaient pas un mot. Pour eux, les noirs étaient des voleurs, ils n'avaient aucun sens du respect de la propriété.

Le malaise était plus profond ; les noirs vivants dans le plus grand dénuement, ressentaient tant d'injustice de la part des colons venus s'installer sur leur terre. Ils faisaient étalage de richesses tapageuses, comme une provocation à leur conditions de vie tellement misérables. La violence était presque inévitable !

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