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PEREC/EYNAUD/SARRAUTE

« CLAP »

Station Denfert-Rochereau, mardi 25 octobre, 8h15,

- camera plongeante sur le quai bondé.

Une foule attend le RER, masse plutôt sombre dans la lumière vive et glauque des néons. Il doit pleuvoir dehors, quelques chapeaux ruisselant de pluie au dessus d'imper beige, de coupe-vent noirs, de cirés marine, de pardessus gris,…….Ca et là, mais rarement, une touche vive ou claire. Le métro, c'est salissant !

- travelling vers le tunnel du métro, bruits métalliques de la rame qui arrive, deux phares grossissent dans le trou noir, arrivée à quai dans le crissement sinistre des freins serrés à bloc, toits des wagons qui défilent, ralentissent et s'immobilisent.

- l'angle de prise de vue se rétrécit lentement et zoome sur l'entrée d'un wagon : deux files muettes se forment de chaque côté de la porte coulissante ; au milieu, des voyageurs, une trentaine, tête baissée, sortent du wagon et s'engagent d'un pas pressé sur le quai vers les sorties. Puis, ceux du quai montent à leur tour dans le wagon, rapidement, et s'y installent.

- La camera se rapproche encore, les poursuit à l'intérieur.

- L'objectif se pose sur un homme très droit, moustache grise sur chemise blanche et nœud papillon gris, qu'on distingue sous un trench de qualité. Un expert-comptable ou un avocat. Il tente de déplier son journal entre une étudiante pâle, très blonde, accrochée à une barre verticale, serrant son porte-document contre sa poitrine, et un garçon hirsute en jogging et capuche, qui dort debout et, manque, à chaque secousse, de s'affaler sur ses voisins.

- Puis, elle s'écarte et s'attarde sur un groupe de femmes africaines assises face à face, presque en rond ; elles papotent en dialecte en dodelinant de la tête sous des foulards colorés, elles sont les seules à parler et leur babillage rapide suraiguë couvre presque le bruit des roues sur les rails et les grincements de la structure du wagon.

- La camera se promène dans l'habitacle, elle croise une femme entre deux âges, assez stricte, genre employée de ministère, le nez plongé dans son livre de poche, elle esquisse un sourire. A côté, une autre, la même ou presque, en plus jeune, puis, une autre femme, d'allure originale, chevelure abondante et bouclée tombant sur un livre épais.

- ensuite, le rythme s'accélère, des visages défilent, fermés, regards las, bercés par le roulis, des artisans en tenue, des petits cadres en costards démodés, des collégiens penchés sur leur portable, des professeurs, des étrangers paumés ou immigrés,…….une faune qui se côtoie mais ne se voit pas.

Alors, ça s'emballe et on ne voit plus passer que des ombres sur une musique jazzy envoûtante qui va crescendo, balayant les visages, les profils, les nuques, les chevelures, les mains crispées,…….

le spectateur est entraîné dans une ronde folle jusqu'à vertige.

Soudain, le rythme se calme, alors que le tempo musical ralentit lui aussi, la caméra hésite, revient sur ces pas et, avançant de plus en plus lentement, se pose sur un visage. Elle s'y attarde. C'est l'impression d'une immense tristesse que ce visage inspire, il est penché sur le côté comme pour se cacher, un rictus malheureux étire les coins de sa bouche, les yeux rougis et gonflés par des pleurs récents lancent des regards apeurés. Quelques mèches s'échappent d'un bonnet de laine, et tombent sur les joues rosies où sèchent des larmes. C'est une très jeune femme, plutôt petite et menue. Pas encore étudiante, une lycéenne, ou une étrangère, une fille au pair. Elle est là, seule au monde, si fragile, en pleine détresse au milieu de la rame bondée. Le champs s'agrandit. Personne autour ne semble l'avoir remarqué, ou peut-être évite-t-on de la regarder, comme si son chagrin était communicatif, maudit. Mauvais signe dans cette rame sinistre. La caméra s'en va et l'abandonne. Où va-t-elle ? Pourquoi pleure-t-elle ?


Changement de plan mais toujours dans le métro. Cette fois-ci, la caméra suit, à travers la foule, un garçon qui marche dans les couloirs sans fin, sur les tapis roulants, qui grimpe sur un escalator, qui traverse l'immense salle de distribution d'une station, qui franchit des portillons. Autour de lui, les voyageurs se pressent, le dépassent, le bousculent parfois. Mais d'eux, on ne distingue que des silhouettes grises, des ombres rapides. On le voit de dos, puis de profil, ensuite de face. On n'entend que le bruit des milliers de pas qui résonnent.

Lui, il déambule, les mains dans les poches de son blouson, jeans-baskets, rien à priori ne le distingue des centaines de garçons de sa génération, si ce n'est un regard curieux et une moue presque rieuse sur le visage. En ce moment, il est désœuvré, pas de boulot, alors , entre deux missions d'intérim, il se promène à Paris, il fuit sa banlieue, ses copains zonards, son grognon de père, l'appartement surpeuplé de sa famille, le manque de perspectives du coin, son absence d'avenir…….

On le voit braver la foule à contre courant pour atteindre la sortie, jouant des coudes, lorsqu'un corps, ballotté par la foule, le heurte de plein fouet et, sous le choc, s'écroule à ses pieds. C'est une fille un peu frêle, encombrée d'un lourd sac à dos, qui peine à se relever alors que les voyageurs continuent leur trajectoire en s'écartant d'eux et en maugréant. Il se penche pour l'aider en la délestant du poids du sac et aperçoit alors un joli visage triste et, sous le bonnet de laine, des yeux bleus qui pleurent. « pas de panique, pas grave » lui souffle-t-il et, sans réfléchir, profondément ému, il l'entoure de ses deux bras et, très affectueusement, il la serre fort contre lui.

La camera se rapproche d'eux et intensément filme ce moment.

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