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KAFKA

Mis à jour : 23 mai 2020

KAFKA

1) Sophia est née dans une contrée en guerre. Bébé, petite fille, jeune fille, son corps, ses oreilles n’ont entendu que le bruit fracassant des tirs de mitraillette. Peur omniprésente, chevillée au cœur. Des souvenirs jaillissent parfois. Gestes maternels nerveux, angoissés, jeux, leçons à l’école brutalement interrompus. Eternelle recherche d’un refuge, d’un abri plus sûr, provisoire, toujours. A 17 ans, Sophia se sent lasse de cette haine qui s’épanouit sur le terreau de la suspicion, des règlements de compte quotidiens, incompréhensibles. Après une nuit déchirée des cris de souffrance des victimes, au petit matin, elle se dit « je fuis, je n’en peux plus, je n’ai aucun avenir dans ce pays ». Elle a bien essayé de convaincre ses parents, sa famille de quitter cette horreur, mais ils gardent l’espoir insensé de jours meilleurs, sauf sa tante qui est partie, voilà plusieurs mois et qui la supplie de la rejoindre à Marseille. Les larmes aux yeux, désespérés de l’abandon des siens, elle court vers le port, monte précipitamment sur un bateau au pavillon tricolore, peut-être français. Personne ne l’a vue, elle en est sûre, se dissimule dans l’antre mazoutée d’épais cordages. Au cours de cette traversée, les flots tempétueux, déchainés ont ajouté à sa solitude clandestine la terreur d’un naufrage et de sa noyade.

2) Sophia s’est réveillée dans un lit d’hôpital. Elle a été blessée lors de l’explosion d’une bombe posée à 200 m de sa maison. La guerre, toujours. Un souvenir émerge. Un grand silence un matin, inquiétant, des voix qui crient, un bruit sourd, son envol dans les airs, une myriade de piqures sur son corps, des étoiles dans ses yeux, puis le noir. Sa chute a été amortie par un buisson épais d’épineux. Elle lui doit sa survie. Elle a beaucoup souffert, sans les médicaments anesthésiants, elle aurait hurlé nuit et jour sa douleur. La souffrance physique s’est calmée, a laissé toute la place à la souffrance morale mais toute aussi lancinante, car les questions sur sa famille martèlent sans cesse dans sa tête. « Où sont mes parents, ma petite sœur, mes oncles, tantes, cousins ? Ont-ils été blessés ? Elle ne peut rien dire d’autre, à l’idée de leur funeste destin, les mots se coincent dans sa gorge, les sanglots la secouent violemment, les larmes inondent son visage. Parfois, lorsqu’ une infirmière, un médecin, viennent lui prodiguer des soins, elle attrape la manche de leur blouse qu’elle tire violemment et leur crie des phrases qu’ils ne comprennent pas mais dont ils devinent le sens. D’un geste apaisant, ils lui font comprendre , que, plus tard……Sophia ne peut plus attendre, au cours d’une nuit sans sommeil, déjouant la surveillance du personnel, elle arrache ses perfusions, saisit ses maigres affaires, et franchit les portes de l’hôpital, se jette dans les rues encore désertes, remplies des décombres des maisons dévastées.

3) La guerre a ravagé son village, décimé des membres de sa famille, des amis. Sophia n’a plus aucun espoir d’une trêve improbable, pourtant inlassablement promise par les organisations gouvernementales mais rejetée par les chefs des factions en guerre. Hier, les casques bleus sont arrivés, emmenant les villageois dans des zones protégées. Après avoir évacué ses parents, un soldat est venu chercher Sophia et sa petite sœur pour les conduire dans un dispensaire de la Croix-Rouge. Le regard du militaire s’est attardé sur cette jolie jeune fille aux traits fins, sur son corps aux lignes harmonieuses. Se surprenant elle-même de tant d’audace, elle a levé les yeux vers le visage du soldat, lui a souri. « pourquoi pas !, il est tellement beau » se dit-elle, en sentant un frémissement chaud au creux des reins. Alors que quelques minutes plus tôt, elle se désespérait de son avenir morcelé, incertain, elle s’est prise soudainement à rêver, voyages, études universitaires, amis, joie, amour. Peut-être pourrait- -il l’emmener dans un autre pays, lui obtenir un passeport ? a-t-elle espéré toute excitée. Ainsi va l’insouciante jeunesse, feu assoupi aux braises rougeoyantes qu’un vent léger et doux, une étincelle de vie, peuvent de nouveau embraser. Sophia s’est faite oublieuse des principes, règles, lois , tous ces interdits rabâchés depuis sa toute petite enfance, qui lui ont dessiné une existence qu’elle juge triste et morne. A 17 ans , peut-on retenir cet éclair lumineux, cette promesse de lendemains joyeux .

4) Sophia a fui son pays en guerre. Voyageuse clandestine sur un bateau en partance vers la France, elle a débarqué secrètement dans le port de Marseille. La traversée sur des flots déchaînés l’a emplie de terreur, imaginant un naufrage, sa mort anonyme dans cet océan aux eaux glaciales. Nauséeuse, l’estomac chamboulé, désorientée, elle a marché de longues heures dans cette ville, qui lui est apparue immense, tentaculaire. Tel un talisman, elle possédait, écrit dans sa main, l’adresse de sa tante, arrivée quelques mois plus tôt. Les retrouvailles ont été pour chacune d’elle une joie immense, étonnée qu’elles aient pu avoir lieu. La tristesse aussi s’est invitée, noyant leurs visages de larmes. Comment pouvaient –elles oublier leurs familles, qui risquaient chaque jour de perdre la vie ? Les reverraient-elles un jour ? Accepteraient-ils d’entreprendre, comme elles, ce périlleux voyage ? Enfermant au plus profond de son cœur ces blessures si vives encore, Sophia s’est faite volontaire, désireuse de rentrer de plein pieds dans sa nouvelle vie. Très vite elle a appris quelques mots puis quelques phrases de français qu’elle s’applique à répéter avec ostentation. A la station de métro Castellane , elle a fait la connaissance de Karim, exilé lui aussi, en attente de papiers, chanteur des rues et des couloirs mal éclairés. Il n’a posé à Sophia, aucune question sur son passé, il sait . Concordance des souffrances dissimulées. Tombé amoureux de Sophia, il attend patiemment que qu’elle lui témoigne en retour ses sentiments, mais Sophia sent une fissure dans son cœur, comme si un danger rodait, invisible, qui pourrait frapper à tout moment. Alors elle prend la main de Karim, la serre très fort, en lui murmurant « ne me lâche pas, ne me lâche pas, je t’en prie, j’ai peur, j’ai tellement peur ».


Denise

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