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Kafka

Mis à jour : 23 mai 2020

1

Marie vient de se réveiller. Le réveil lumineux indique sept heures trois minutes. Elle extirpe sa main gauche de dessous le drap pour tâter l’édredon garni de laine peignée de zébu zébré que ses collègues lui ont offert lorsqu’elle a pris sa retraite l’année dernière à la fin de l’année scolaire. L’édredon est humide et spongieux. Elle le presse de sa main gauche qu’elle vient d’extirper de dessous le drap et il en coule une eau grise malodorante. Marie bondit hors de son lit pour chausser ses pantoufles en laine brossée de lama des Andes et constate que celles-ci sont gorgées d’eau. Lorsqu’elle ouvre les volets de sa chambre, un rideau de pluie noire gifle violemment son visage. Elle ferme aussitôt la fenêtre et traverse sa chambre dont le parquet se gondole à cause de l’eau qui ruisselle abondamment du plafond, pour gagner les escaliers qui conduisent au rez-de-chaussée. Une fois en bas, elle glisse sur la queue de la limace qui lui sert de chien de garde et celle-ci se met à aboyer pour tenir le rôle qui lui a été assigné. Marie s’assied sur le canapé du salon lorsque retentit la sonnerie du téléphone. Il s’agit de Maître Santi, son notaire qui lui rappelle son rendez-vous. Marie n’a pas vu l’heure passer, d’ailleurs il est rare de voir une heure passer que ce soit dans la rue ou ailleurs. Elle s’habille en toute hâte, attache le chien limace en laisse et s’apprête à sortir pour se rendre à son rendez-vous. Elle se dit qu’il vaudrait mieux vendre son appartement spongieux plutôt que d’en faire la donation à sa fille. Elle pourrait profiter de l’argent, partir en voyage, se gaver de sucreries et faire bien d’autres choses agréables. Mais à qui vendre un appartement qui prend l’eau à la moindre averse ? Peut-être à un membre du cercle nautique ou à un homme-grenouille. On sait que les grenouilles aiment l’eau. Elle est en pleine réflexion lorsque elle croise sa fille sur la pas de la porte d’entrée qui, comme on s’en doute permet en général d’accéder à un appartement ou à une maison, la plupart du temps. Décidemment, elle ne pourra pas régler ses affaires seule à moins de se saisir d’un couteau et de couper un pied à sa fille. Mais elle n’ose pas car le sang se mêlerait à l’eau et ferait des taches sur le parquet gondolé du rez-de-chaussée. Quinze jours après sa visite chez le notaire avec sa fille à laquelle elle a fait, bien malgré elle, le don en usufruit de son appartement spongieux – elle n’a pas pu faire autrement car elle avait finalement renoncé à couper un pied à sa fille – voici qu’un huissier vient frapper à sa porte et lui intime de sortir. Devant son refus justifié en raison de sa qualité d’usufruitière et malgré les aboiements du chien limace, elle est expulsée manu militari et se retrouve sur le trottoir assise sur son canapé spongieux que l’huissier a consenti à lui laisser pour, dit-il, qu’elle puisse dormir plus confortablement sur le trottoir. Décidemment se dit Marie, je suis trop bonne, j’aurais mieux fait de couper un pied à ma fille ingrate.

2

Nous n’allons pas reprendre le récit précédent depuis le début car les faits s’y sont déroulés absolument de la même manière … mais seulement jusqu’à un certain point. Et c’est exactement là, que nous en sommes, à ce certain point. Prenons une ample et belle respiration avant de poursuivre. Marie étale sur le trottoir les rouleaux de papier qui relatent le déroulement de sa vie. D’une main habile, elle décide de modifier le deuxième paragraphe du dernier rouleau à l’endroit précis où elle s’interrogeait si elle devait ou non couper un pied à sa fille. Elle tranche pour ainsi dire dans le vif, au sens propre comme au sens figuré si toutefois on peut concevoir que trancher un pied peut se faire proprement. Marie a décidé de réécrire un évènement du passé qui aura une incidence sur l’avenir puisque tel en est le but. Marie a ainsi choisi de couper de façon fort propre et adroite le pied gauche de sa fille. Celle-ci a dû partir le faire recoller illico presto chez un réparateur de pieds qui habite à l’intersection de la rue Marchepied et de la rue Dujarret afin de ne pas perdre trop de sang frais. L’opération a duré un certain temps, ce qui a permis à Marie de se rendre, cette fois, seule chez Maître Santi pour vendre son appartement spongieux à un homme-grenouille qui se trouvait là fort à propos car seul, un homme-grenouille ou peut-être un scaphandrier était apte à acheter un appartement humide. Après avoir accompli les formalités d’usage qui concernent la vente d’un appartement spongieux à un homme-grenouille, elle est s’est rendue directement à la rue Bonbonnière dans une pâtisserie-bonbonnerie pour se gaver de sucreries et autres « bonbonailles » en tous genres, diverses et variées. Hélas, Marie n’a pas survécu à cette orgie sucrée. Elle a été prise d’un malaise foudroyant et a succombé d’une overdose devant l’appartement spongieux qu’elle avait vendu à l’homme-grenouille l’instant d’avant, car il y a toujours un instant avant un autre et ainsi de suite de façon ininterrompue. Décidemment, elle n’aurait pas dû modifier le deuxième paragraphe du dernier rouleau du déroulement des faits de sa vie et ne pas trancher le pied gauche de sa fille, cela lui aurait évité de se gaver de sucreries et autres « bonbonailles » en tous genres diverses et variées et par là même succomber. Mais, vous me direz : A quoi servent les regrets ?

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Marie ayant, premièrement, absorbé une quantité importantes de sucreries et autres « bonbonnailles » en tous genres, diverses et variées et ayant, deuxièmement, rendu son dernier soupir à cause de cet excès insensé et exagéré de sucreries et « bonbonailles » mentionnées au premièrement (si tant est que l’on puisse qualifier un excès avec l’adjectif « exagéré » sans risquer le pléonasme, mais ses considérations risquent de nous faire perdre le fil de l’histoire et il est plus sage de s’en tenir là), Marie se trouve donc dans un état fortement létal et s’en va comparaître devant le bon Saint-Pierre qui doit décider de son sort. Enfer, Purgatoire ou Paradis. Elle finit donc par ouvrir un œil, et pour être précis, mentionnons qu’il s’agit de l’œil gauche. Elle n’en croit pas son œil gauche en apercevant un vieillard à barbe blanche abondante et frisée à souhait. Elle décide d’ouvrir également son œil droit, c'est-à-dire celui qui est situé à droite de l’œil gauche ou, autrement dit, l’autre œil, puisque Marie ne dispose que de deux yeux comme la plupart des êtres humains qui ont peuplé la terre depuis sa création, c'est-à-dire depuis des temps immémoriaux. Son œil droit vérifie la situation d’un regard circulaire et aiguisé et lui confirme que son œil gauche ne l’a pas trahie. Il s’agit bien d’un vieillard à barbe blanche abondante et frisée à souhait, en l’occurrence le bon Saint-Pierre puisqu’il s’agit de lui en personne, en chair et en os. Après avoir mis au courant le bon Saint-Pierre des péripéties de sa vie terrestre qui l’ont amenée à se trouver à l’endroit précis où elle se trouve présentement, Marie s’interrompt un instant pour reprendre sa respiration car elle suffoque par manque d’air et elle se voit aussitôt offrir un verre de menthe gazeuse édulcorée qu’elle boit d’un trait pour humidifier son gosier et sa langue qu’elle a bien pendue. C’est maintenant au bon Saint-Pierre de faire une pause car il ressent un besoin pressant de réfléchir devant la complexité de la situation. Cela faisait longtemps, en effet, qu’il n’avait absorbé aucune sucrerie et autres « bonbonailles » et se trouvait fort embarrassé et pris au dépourvu car il ne pouvait pas imaginer que l’on puise succomber après un excès de la sorte, excès qu’il ne jugeait d’ailleurs pas excessif au point de perdre la vie. Il sortit de la poche intérieure de son manteau le Code Divin dans lequel étaient répertoriés tous les péchés possibles, mêmes les plus inimaginables et saugrenus, ainsi que les peines se rapportant à chacun d’eux. Il faisait un peu frisquet ce jour là à la porte du Paradis et Saint-Pierre avait préféré se vêtir d’un manteau afin de ne pas s’enrhumer d’autant plus que le pharmacien des lieux était en congés et qu’il ne pourrait donc pas se « médicamenter » à son aise. Tout cela pour donner une explication claire et argumentée sur le fait que le bon Saint-Pierre avait revêtu un manteau. Le bon Saint-Pierre chercha de longues heures dans le Code Divin, sans succès. Ce Code serait-il incomplet ? Rien, absolument rien, aucune mention ne figurait sur le fait de couper un pied à une fille ingrate et d’ingurgiter des sucreries et autres « bonbonailles ». Il vérifia qu’il avait en mains la dernière édition et c’était bien le cas. Ainsi donc, après avoir trituré sa barbe blanche abondante et frisée à souhait il décréta que les agissements qui avaient conduit Marie à perdre la vie n’étaient pas de nature à constituer un péché puisqu’ils ne figuraient pas dans le Code Divin et que, par voie de conséquence, Marie ne méritait pas de sanction disciplinaire. Peut-être que le fait que Marie se prénomme Marie, puisqu’il s’agit effectivement de son prénom, a eu une incidence favorable sur le jugement du bon Saint-Pierre car tout le monde sait, et le bon Saint-Pierre également et à fortiori, que la mère de Jésus porte le même prénom. Il lui délivra donc sur le champ un bon de retour sur la terre ferme. Marie fut transportée sans tarder à tire d’ailes par deux anges devant l’appartement qu’elle avait vendu après avoir coupé le pied gauche de sa fille. Les anges arrachèrent quelques unes de leurs plus soyeuses plumes et les déposèrent sur le canapé spongieux qui était resté sur le trottoir devant l’appartement de Marie grâce à la sollicitude d’un huissier de justice bienveillant. Ils allongèrent délicatement Marie sur le matelas de plumes car elle s’était endormie durant son vol vers la terre.

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Voici que Marie se réveille après un temps indéfini qu’elle n’est pas en mesure d’évaluer. Elle ouvre comme précédemment, mais elle n’en a aucun souvenir, d’abord l’œil gauche puis celui qui est situé à droite de l’œil gauche, et constate qu’elle est allongée sur le canapé spongieux recouvert de plumes soyeuses qui est entreposé sur le trottoir devant l’appartement qu’elle a vendu à l’homme-grenouille par-devant Maître Santi, son notaire. Elle écarquille ses deux yeux puisqu’ils sont maintenant ouverts de concert et de façon scrupuleusement identiques et se demande pourquoi elle se trouve là, c'est-à-dire très précisément à l’endroit précis où elle se trouve, sur un matelas de plumes soyeuses dont la provenance lui est inconnue. La découverte à ses côtés des rouleaux sur lesquels sont inscrits les évènements de sa vie mettent un terme à sa réflexion vaseuse. Elle revient bien de chez Saint-Pierre qui lui a donné une seconde chance, c'est-à-dire de continuer à vivre encore un certain temps dont la durée est indéterminée sur cette terre ferme. Elle se rend compte en un instant, une véritable illumination, ce qui tombe à pic car la rue est sombre, qu’elle n’aurait pas dû couper le pied gauche de sa fille, ni vendre son appartement à un homme-grenouille, ni se gaver de sucreries et autres « bonbonailles » en tous genres diverses et variées. Elle se saisit du rouleau sur lequel figure le début du premier commencement de tous ses malheurs et d’une main hardie dont les doigts ont saisi une plume humide, Marie entreprend de modifier son destin et la suite des évènements de sa vie. Elle décide de léguer son appartement spongieux à sa fille dont le pied gauche est maintenant parfaitement recollé et apte à marcher conjointement avec le pied droit, elle prend la résolution de ne plus rencontrer d’hommes-grenouilles, de ne plus se gaver de sucreries et autres « bonbonailles » en tous genres divers et variés et de s’en remettre à Saint-Pierre pour vivre le restant de ses jours dont la durée sur la terre ferme est indéterminée. Certains prétendent qu’ils ont vu Marie voler en plein ciel en chantant à tue-tête accompagnée de deux créatures ailées aux plumes soyeuses. Mais il faut toujours se méfier de ce que les gens disent et, à plus forte raison, écrivent.


André

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