Sur le Charles 1er


Le Charles 1er était dans la tourmente depuis plusieurs heures. Le capitaine Hugues Turner était très inquiet. Cette goélette en avait vu d’autres, mais là, les éléments étaient trop déchainés.

Elle avait dans ces soutes une cargaison d'esclaves qui devaient être livrés pour la culture du coton en Alabama. Craignant la surcharge, Hugues Turner avait déjà ordonné la pendaison de plusieurs d’entre eux et il pensait se débarrasser des rescapés qui encombraient son bateau.

Soudainement, balancés contre les récifs, la goélette se fracassa.

Le capitaine repris ses esprits lentement. Il était attaché, il souffrait. Une dizaine de d'hommes noirs le regardait. Quand il revint à lui complètement, il se rappela qu’il avait décidé de jeter par-dessus bord tous ces esclaves, et il regretta amèrement de ne pas l’avoir fait. Certains avaient le regard agressif mais pas tous. Peut-être que quelques- uns ressentaient de la compassion !

Il pria Dieu de le sortir de ce pétrin, s’il en réchappait. Il fit le vœu de construire une église pour remercier le Seigneur.

Les Africains palabraient mais Hugues Turner ne comprenait pas leur dialecte.

Il fût sauvé par un bataillon anglais qui patrouillait dans les environs. Un seul esclave réchappa du massacre, mais le capitaine vit dans ses yeux que le destin s’enclenchait mal.

Kimberley dans sa jeunesse et sa beauté naissante apparut sur le perron.

Elle aperçut immédiatement le capitaine, complètement désorienté et soutenu par les soldats anglais. Son éducation stricte lui fit rapidement baisser les yeux avec beaucoup de pudeur, mais elle avait senti les battements de son cœur s’accélérer à la vue de cet homme, qui bien que dépenaillé, gardait une grande prestance. Comme le capitaine lui semblait tout à fait charmant, elle osa enfin le regarder ouvertement.

Le capitaine dont Kimberley semblait déjà s’éprendre devait surement sentir bon, le sable chaud peut-être, les embruns à coups surs. Il était grand, de stature imposante, la définition exacte du bel homme en fait.

Kimberley était impressionnée par son charisme, son élégance, et surtout par sa mèche blanche et rebelle qu’il savait chasser de son front avec tant d'élégance.

Plus le temps passait, plus Kimberley se sentait devenir une autre femme. Les yeux du capitaine la transperçait avec tant de douceur que ses forces l’abandonnaient peu à peu.

Allait –elle succomber au charme de cet homme hors du commun, vainqueur des flots arrogants, et toujours aussi fringant malgré son âge?

Leur mariage eut lieu dans le manoir des parents de Kimberley, parmi une assemblée réjouie de participer à un tel évènement. Elle avait reçu en dot de son père une propriété en Afrique, et les époux écourtèrent les réjouissances, ayant hâte de découvrir le lieu de leur nouvelle vie. Ils durent patienter les longues semaines de voyage, mais ils furent émerveillés en arrivant à Ngessi.

Une maison, style cottage les attendait, située à quelques distances de la ferme où était placé le matériel agricole. Le tout formant une sorte de hameau, avec les différentes cases où logeaient les serviteurs noirs et leurs familles.

Le premier souci de Hugues fût de réaliser le vœu qu’il avait exprimé lors du naufrage du Charles 1er : construire une église. Pour la circonstance, ce fût une modeste chapelle. Ils eurent la joie de l’inaugurer pour le baptême de leur fils Richard.

Plusieurs années après, Richard faisait découvrir à Marie , qu’il avait rencontrée pendant ses études, cette fameuse chapelle, dans laquelle ils décidèrent de se marier.

Marie et Richard formaient un couple charmant et tous les gentlemen-farmer se disputaient pour les avoir à leur fête. Bien sûr, on les mettait en garde contre la mentalité des serviteurs noirs. Cependant Marie avait un bon contact avec eux. Elle savait qu’ils n’avaient pas les mêmes droits que les Blancs, mais au fil du temps, elle avait commencé à tisser des liens avec le personnel féminin. Elle allait même dans les cases, après une maternité, apporter du réconfort ou un médicament.

Un lundi, un homme d’un certain âge, vint demander du travail à Richard. Son père, Hugues, était présent à l’entretien…..Ce noir lui rappelait quelqu’un, mais il ne dit rien, car il ne savait à quelle époque de sa vie rattacher cette vision : Avant la goélette ? Pendant le voyage ? Après son rétablissement ?.....Non il ne souvenait pas, et il garda le silence.

Marie au cours de ses visites dans le hameau s’étant rendu compte qu’une case n’était pas occupée vint le dire à Richard, et l’affaire fût conclue : Ce domestique serait employé au désherbage du jardin potager.

Qui aurait pu prévoir ce jour terrible, où le journal local annonça à la une : Un meurtre mystérieux.

De notre correspondant particulier : "Mary Turner, épouse de Richard Turner, fermier à N’gessi a été trouvée assassinée hier matin dans la véranda sur le devant de la maison. Le domestique qui a été arrêté avoue être l’auteur du crime dont les mobiles n’ont pas encore été découverts. On présume que le meurtrier a agi poussé par la cupidité."

Bien que le journal ne fit aucun commentaire, le fait divers sous son titre sensationnel, ne dut pas manquer d’attirer l’attention de nombreux lecteurs dans le pays tout entier mais l’indignation qu’ils éprouvèrent n’était pas exempte d’une sorte d’obscure satisfaction à voir les faits leurs donner raison : n’avaient-ils pas depuis longtemps prévu le drame qui venait d’éclater ? Tels est le sentiment des blancs chaque fois qu’un indigène vole, assassine ou commet un viol. Et la page fut tournée.

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