Un village au Congo

Avant d’être trahi par ceux de la côte et d’être enchaîné pour toujours, le peuple de Sorova vivait paisiblement sur les hauts plateaux. Des collines et des vallons bornaient l’horizon par- delà les marécages près desquels personne ne s’était aventuré avant l’exil.

La tribu était puissante et comptait plusieurs dizaines de familles. Chacune d’elle avait investi une clairière ou un pan de colline pour y construire quelques cases qui abritaient, à l’intérieur d’une clôture de feuilles de palme, le clan au complet. Des animaux de ferme fournissaient lait et viande et entre les hameaux de cases s’étalaient de maigres cultures agrémentées d’arbres plutôt faméliques.

N’Golo était le fils de Sorova, le chef du village. Il avait grandi comme les autres au milieu des enfants de la tribu. Comme tout petit congolais de la brousse, il avait été immergé dans cette nature qui se montrait bienveillante, mais qui savait aussi devenir parfois hostile. Enseignés par leurs ancêtres, les hommes l’avaient apprivoisée, suffisamment en tous les cas, pour que chacun ait sa place : les chèvres, les moutons se nourrissant des herbes sauvages, les quelques légumes, la culture du maïs et du sorgho, tout cela protégé tant bien que mal par des haies rudimentaires. Leur vie était rythmée par des rites immuables dont l’origine se perdait dans la nuit des temps mais qui faisaient ouvrir grands les yeux des enfants et battre leurs cœurs. Ils semblaient percevoir intuitivement ce que leurs parents ne voyaient déjà plus, ce sens profond et merveilleux que possédait leur environnement fait exclusivement de nature.

N’Golo avait ceci de particulier qu’il était très beau, mais d’une beauté presque féminine. Son jeune âge le rendait encore plus androgyne. Depuis l’arrivée des blancs, il ne pouvait s’empêcher d’aller fureter du côté de leurs habitations et de les observer. Tous les jours il se faufilait à travers les hautes herbes pour se rapprocher toujours plus de leur lieu de vie. Un jour, alors qu’il avait trouvé au sommet d’un arbre un excellent poste d’observation pour noter tous leurs faits et gestes, il fût surpris par un géant roux aux allures d’un djinn. De sa voix grave et forte, il l’apostropha si violemment que N’Golo, effrayé, tomba de sa cachette. Face à ce monstre au visage rempli de barbe rousse et aux yeux bleu pâle l’enfant se mit à pleurer. Le géant l’attrapa par le bras et l’emmena avec lui dans sa maison toute proche. Là, N’Golo fut violenté, déchiré dans son âme et dans ses chairs. C’est dans un état méconnaissable qu’il rentra au village, le visage rempli de larmes et de poussière, le corps couvert d’ecchymoses et de sang. Son père, lorsqu’il le vit ainsi demanda immédiatement aux anciens de tenir un palabre. Ils avaient besoin de réfléchir au drame qui venait de s’abattre sur son fils mais aussi sur toute la tribu. Bien sûr la vengeance pointait sur toutes les lèvres mais était-ce la meilleure réponse à cet acte qui les révulsait tous ? Les discussions furent longues et âpres mais il fût convenu que la violence ne ferait qu’attirer de terribles représailles sur eux tous. Leur intelligence dicta à ces hommes sages qu’il serait préférable de courber le dos, enfin, de le laisser paraître pour endormir la vigilance des blancs et mieux la tromper. Ils avaient confiance, l’occasion se présenterait le jour opportun.

Ainsi, Sorova, qui bénéficiait de l’aura dédié à un chef, avait fini par être employé par la famille Turner. « Exploité »pensait-il, car corvéable à merci. Pourtant il sentait depuis quelque temps que les Turner ne semblaient plus si attachés à cette terre. Ils allaient partir et lui, Sorova reprendrait le domaine. Depuis le temps qu’il était à leur service, il avait appris à maitriser toutes les techniques de l’agriculture et de l’élevage. Cette maison serait désormais à lui. Il y installerait sa famille et peut-être même des amis. Il embrassa du regard tout ce qu’il avait contribué à édifier et fièrement pensa qu’il en deviendrait bientôt le propriétaire.

« Partis les blancs voleurs de terres !» se disait-il en lui-même.

Une voix qui lui parut lointaine le fit sortir de ses rêves. Il sursauta presque en entendant son nom. C’était Mary Turner qui l’appelait. Il s’approcha rapidement pressentant au ton autoritaire de la voix que le sujet était d’importance. Lui, Sorova, l’homme noir approchait de son but. Ses espoirs devenaient réalité.

-« Soro », lui dit-elle. Elle n’avait jamais su prononcer son nom en entier.

-« Soro, je vous voulais t’annoncer que nous partons, mon mari, moi et les enfants ».

Sorova sentit ses mains trembler d’excitation. Mais il devait contenir sa joie pour ne rien laisser paraître.

-« Soro » répéta-t-elle une fois encore, « notre départ est désormais très proche, mais n’ait pas d’inquiétude nous avons trouvé une famille anglaise qui va reprendre l’exploitation et peut-être t’emploieront-ils eux aussi. Nous leur ferons des recommandations dans ce sens ».

Un profond désespoir s’abattit sur Sorova. Il se serait effondré sur le sol si la colère n’avait envahi tout son être, soudaine, immense, inextinguible. Des flashes revinrent à sa mémoire. Son fils, son petit N’Golo, en larmes, ensanglanté. Sa main tâtonna dans la poche de son pantalon et, maîtresse d’elle-même, saisit le couteau qui s'y trouvait.

A aucun moment cet homme brisé n’eût conscience de son geste.

De notre correspondant particulier : »Mary Turner, épouse de Richard Turner, fermier à N’gossi a été trouvée assassinée hier matin dans la véranda sur le devant de la maison. Le domestique qui a été arrêté avoue être l’auteur du crime dont les mobiles n’ont pas encore été découverts. On présume que le meurtrier a agi poussé par la cupidité.

Bien que le journal ne fit aucun commentaire, le fait divers sous son titre sensationnel, ne dut pas manquer d’attirer l’attention de nombreux lecteurs dans le pays tout entier mais l’indignation qu’ils éprouvèrent n’était pas exempte d’une sorte d’obscure satisfaction à voir les faits leurs donner raison : n’avaient-ils pas depuis longtemps prévu le drame qui venait d’éclater ? Tels est le sentiment des blancs chaque fois qu’un indigène vole, assassine ou commet un viol. Et la page fut tournée.

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