Vers plus de soleil

Mary et Charles Turner furent les dignes et bienheureux héritiers du peintre William, qui leur laissa une fortune à dépenser, ainsi qu’un manoir au bord d’un lac. Ils s’étaient fait un devoir d’habiter cette demeure pour honorer sa mémoire, mais Mary finit par prendre en horreur ses pierres grises et ce lieu brumeux et froid que le soleil visitait chichement.

Cette situation affecta peut-être sa fécondité, ou bien son appétit sexuel, toujours est-il qu’elle n’eut qu’un seul enfant, Julien, qu’elle éleva en nourrissant son imaginaire des récits d’explorateurs dans lesquels elle trouvait elle même la chaleur, les couleurs et les parfums d’une vie aventureuse qu’elle aurait souhaiter vivre.

Julien aimait la terre, il devint ingénieur agronome. Diplôme en poche, l’avenir s’ouvrait devant lui, plus grand que jamais.

Enfant unique il aimait sa mère et l’idée de vivre loin d’elle lui était tout aussi inconcevable que celle de finir sa vie dans le manoir familial.

Une solution lui vint qui emporta comme un tsunami tout ce petit monde vers de nouveaux cieux. Il décida en effet de valoriser ses connaissances agronomiques dans un pays lointain où il ferait bon vivre.

On brada le patrimoine familial, dont les dernières toiles de l’aïeul pieusement conservées jusqu’alors et on s’offrit des terres africaines pour y planter du café et en faire commerce avec l’Angleterre. William Turner, peintre de la lumière, n’aurait pu qu’approuver cette envie de ciel bleu. Charles, anglais de pure race, résista autant qu’il put à ce projet qu’il jugea délirant avant de se résigner à suivre les siens, la mort dans l’âme.

Tout alla bien au début. Le soleil était au rendez vous, et les habitants de Ngessi, petit village perdu au milieu de la brousse africaine, accueillaient avec de larges sourires toutes ces lires anglaises versées au profit de l’économie locale. Mary dépensait sans compter pour meubler sa maison, la décorer et faisait un large usage de main d’œuvre.

Le contact avec les autres colons blancs du district était moins enthousiaste.

Ceux-ci voyaient d’un mauvais œil la familiarité grandissante entre les noirs et les Turner qui n’avaient pas le réflexe de classe. Ils prédisaient des lendemains qui déchantent, la révolte des ouvriers agricoles, l’ingratitude des bénéficiaires de leurs largesses qui finiraient par se retourner contre eux.

Un sauvage reste un sauvage, ils ne manqueraient pas de l’apprendre à leur dépens !

Seul Charles approuvait ces discours, avec la mine déconfite de quelqu’un que la situation dépasse.

La brousse était peuplée de bêtes sauvages qui s’enhardissaient quelquefois à l’intérieur du village trop faiblement protégé par une petite clôture qui le ceinturait. Les habitants peu équipés pour se défendre faisaient face armés seulement de leurs lances de chasse et d’un courage à toute épreuve.

Julien avait suspendu un fusil dans la véranda pour parer à toute éventualité.

Cet objet étrange intriguait N’golo, un jeune fermier qui livrait quotidiennement à la maison des maitres une partie de sa récolte. Il en connaissait confusément l’usage et cette arme avait pour lui un grand pouvoir d’attraction.

Un jour où l’intendante le faisait languir plus que d’habitude dans la véranda, il ne résista pas à l’envie de le décrocher pour l’examiner avec soin. Il en fut tellement excité qu’il Il oublia un instant qui il était et où il se trouvait et n’entendit pas Mary s’approcher d’un pas léger. Quand il la vit entrer il eut un mouvement de recul, heurta le pied d’un siège victorien et tomba en arrière.

Un coup de feu partit qui atteignit Mary en pleine poitrine. Elle tomba sans vie sur le sol, tandis que N’golo, assourdi, hébété, resta prostré jusqu’à l’arrivée des domestiques que le coup de feu avaient alertés.

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