Climats 1.

J’avais traversé Paris pour arriver en voiture jusque là. J’étais déjà nerveux, et éreinté. En chemin, trop de bruit, une circulation frénétique. Les passants m’avaient semblé fébriles, parlant fort, même si vitres fermées, je ne les entendais guère. J’observais les mouvements de leurs bras, de leurs bouches. Quelle fureur ! Au rouge, les feux de signalisation étaient comme traversés par une bourrasque sonore, qui claquait en petits tac à tac à tac, et ma mémoire s’arrangeait, moqueuse, pour les faire ressurgir jusque dans l’habitacle.


Calme pesant de pierre. L’hôtel particulier ressemblait à une belle construction harmonieuse du XIXème, à l’image des immeubles haussmanniens. Et c’était cet Haussmann que je tenais pour responsable d’un Paris insupportable, qui m’offrait en cet instant un environnement serein. A croire que rien n’avait de sens. Un portail en fer forgé sculpté, altier, laissait deviner un parc paysager. Je me fis la réflexion qu’à Versailles même, qui est pourtant très vaste, les cris des enfants vous saoulent et qu’il est irritant de ne pouvoir trouver un brin de tranquillité dans un jardin. Cependant, ce coin de banlieue paraissait bien paisible. Sur le pilier, une discrète plaque gravée indiquait Au boudoir. Un de ces barbichus d’Hippocrate allait me recevoir… dans un boudoir ! C’était plus incongru encore que ma propre présence.


Je franchis le portail. Mes pas crissaient sur le gravier. Ce qui ne chatouille pas agréablement les oreilles, comme on pourrait le penser. Une allée dallée m’aurait mieux convenu. Ce petit bruit de coques qu’on écrase sans discontinuer parce qu’il faut bien atteindre le perron, m’avait donné l’air d’un type pressé, que loin s’en faut, je n’ai jamais été.


J’étais entré, et tout aussitôt, je m’étais arrêté. Je n’étais pas ébloui par le faste. J’imaginais que c’était pourtant cet éblouissement que recherchait le propriétaire du lieu. L’effet ! Et que la jalousie venteuse vous emporte !

En réalité, l’architecture symétrique classique chuintait, gloussait de ses dorures, de ses moulures entrelacées. Les lustres à candélabre tintaient au courant d’air, et revenu sur mes pas, sans me faire prier, j’avais fermé la porte d’entrée pour ne plus les entendre, bien qu’ils aient tinté et tinté encore après. Les rideaux de panne de velours rouge grenat voletaient devant les fenêtres entrebâillées du grand salon dans lequel j’attendais d’être reçu, et la brise qui pénétrait en bruissant poussait les rideaux qui glissaient sur leurs tringles. C’était aigu à en grincer des dents.


L’hôtel particulier affichait le pompeux des siècles passés. Cet or, ces colonnes, ces frusques m’agressaient à m’en assourdir. Et voilà qu’un tableau qui oscillait étrangement, je m’en étais aperçu en entrant, s’était décroché. Quel boucan ! Le cadre en bois mignardement sculpté n’avait pas trop souffert mais la vitre protégeant la toile s’était effritée en mille morceaux. Le gravier puis les débris de verre ! J’étais maudit, j’avais mis les pieds dessus. Mes semelles me semblaient écraser de minuscules os de minuscules squelettes d’oiseaux.


Toutes ces chasses, ces bêtes qu’on tuait d’un gros coup de fusil, la poudre qui explosait, la balle qui sifflait pour atteindre la caille ou le perdreau. Des ossements de cailles innombrables que des gens chapeautés, en manteau, mastiquaient autour de grandes tables. Des langues qui claquaient, et des dents qui cognaient, en déchirant la chair si mince sur les os. De ces os qu’on suçait. Le diable était de la partie. On s’esclaffait d’aise, les ventres gargouillaient, on rotait à qui mieux mieux. Repus, on s’en allait danser. Voilà ce que le tableau racontait.


Et les talons frappaient le parquet noble tandis que les demoiselles riaient. Quant aux cordes frottées des violons, elles grinçaient en cadence, et c’était plus que je ne pouvais en supporter. Je m’enfuyais sans prévenir personne. Le barbichu allait m’attendre.


En somnambule, oreilles volontairement, furieusement bouchées à la folie du monde, je rentrais chez moi. J’avais raté mon coup. J’avais tenté d’aider Joëlle en vain. La chirurgie avait de ces moyens qu’elle pourrait mettre en œuvre, pourtant j’en étais convaincu. A ma première démarche, c’était déjà le flop.


Je m’affalais sur le canapé. Le tissu était doux, soyeux et insonore. Je me relevais pour boire deux verres d’eau remplis dès le matin qui m’attendaient sagement dans la cuisine. Je flattais de la main le bois blond du plan de travail sur lequel les verres reposaient. Quand on agit paisiblement, sans se presser, j’ai remarqué que les bruits deviennent plats, mats, tellement qu’ils en paraissent éloignés. Je me sentais léger dans mon cocon ouaté. Je repensais à l’Hippocrate. Il eût fallu pour lui expliquer mon projet que je lui conte ma vie avec Joëlle. Tirer des mots bruyants de ma gorge, litanie pesante qu’il faudrait lui livrer. J’en étais déjà épuisé. Ah si je n’avais pas aimé Joëlle !

J’avais regagné le salon, ouvert tendrement le bar, m’étais versé un verre de whisky, sans glaçons qui auraient pu s’entrechoquer. J’avais trinqué seul comme j’aimais le faire, en l’absence des furies amicales qui s’agitent autour. Le goût de la tourbe fumé m’avait laissé sourire. Joëlle allait bientôt rentrer.


Paris n’est qu’un foutu foutoir strident. Le Luxembourg, ça tonne de mots d’enfants. Pareil pour Montsouris et ses crissements de roulements de poussettes qui cheminent derrière les bambins. Quant au bois de Boulogne, ses chevaux piaffent, frappent de leurs sabots la boue qui gicle à en être féroce. De tout cela, Joëlle ne sait rien. Tourments que ses oreilles ignorent. Elle sourit à tout, puisqu’elle n’entend rien. Et qu’elle adore l’eau, les bêtes, les parcs, les enfants, les jardins.

Si je fuis le torrent, le fracas des cascades, elle s’arrête, se déchausse, elle trempe ses pieds fins. Comme ils sont nus sur l’herbe, lorsqu’une bestiole les pique, jamais elle ne crie. Pourtant, sa voix me manque. C’est elle que je cherche, c’est elle que l’Hippocrate pourrait aider à naître.


Ses lèvres ne sont pas closes mais seul son regard dit, sans mots, sans chants et sans musique. Mes tympans sont blessés de ne pouvoir entendre Joëlle me parler.


Elle est mon horizon de nuages rosés qui ne s’abattent pas en averse grésillante. Elle est la persienne bleue qui dissout le soleil en traits blonds, sans claquer sous les coups de la brise de mer. Elle est le duvet doux dans lequel mes rêves s’enfouissent, à l’écart du roulis des jours.

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