Des espoirs




La campagne s’étiole au fil des heures. Le train ronronne à une cadence monotone et s’enfonce lentement dans la nuit.

Lorsque j’arrive à la gare, il est tard. Les rideaux en fer des quelques boutiques sont déjà tombés. A la vétusté des enseignes, je me demande même si certains se relèveront demain.

J’ai choisi cette ville car elle me semble assez lointaine pour balayer mes pensées obscures. Assez importante pour y être un inconnu. Assez méconnue pour m’y perdre.

Les rues sont étroites et sombres. Quelques personnes dissimulées sous leur parapluie regagnent leur cachette nocturne. Je ne vois pas leur visage, mais le poids de leur démarche m’incite à croire que certains sont plus heureux que d’autres.

La pluie devient tourmentée. J’accélère mon pas et je me réfugie dans l’hôtel que j’ai réservé le matin même. Il semble endormi par les années. Je ne croise personne hormis un gardien de nuit qui marmonne un vague bonsoir avant de me tendre ma clef.

Par la fenêtre, un réverbère diffuse un rideau de lumière humide. Je vois la façade imposante d’une demeure d’un autre temps.

Cet hôtel particulier ressemble à une belle construction harmonieuse du XIXème, à l’image des immeubles haussmanniens. Devant, le portail en fer forgé sculpté, altier, laisse deviner un parc paysager. Sur le pilier central, une discrète plaque gravée indique « Au boudoir ».





Ma nuit fut courte et agitée. Je me suis réveillé en nage, chaviré par un vague à l’âme. Le petit miroir rond au dessus de l’évier, me renvoie une image froissée. Je m’habille comme la veille pour descendre prendre mon petit-déjeuner. Le gardien du jour a remplacé le gardien de nuit, leurs profils sont différents, leurs humeurs sont identiques. Il m’indique d’un geste impersonnel la pièce où je vais pouvoir enfin un peu me restaurer. Depuis combien de jour n’ai-je rien avalé ?.

Je mets mon pardessus, laisse ma clef sur le comptoir et me retrouve dans la rue.

Je longe l’enceinte de cette propriété vue la veille, sans savoir vraiment ce que je souhaite faire des heures à venir. Je me retourne, personne. Poussé par un élan de curiosité, je franchis le portail. Mes pas crissent sur le gravier détrempé. Je ralentis mes pas pour tenter d’en atténuer le bruit. Je me dirige vers le perron. La grande porte est entrouverte comme si on m’attendait. J’entre et m’arrête, écrasé par le faste du lieu. Les vitres des grandes ouvertures sont embuées. L’humidité et le froid transpercent mon manteau. Mon cœur palpite. Devant moi un semblant d’architecture classique. L’hôtel particulier conserve tout le poids du siècle passé : tentures de panne de velours rouge grenat poussiéreux, dorures, lustres ébréchés, fresques rongées par le salpêtre, moulures entrelacées, arabesques de stuc. Tout me paraît factice.





Un bruit incongru rompt le silence. Je sursaute, me retourne et vois au fond de la salle un tableau qui vient de se décrocher. Il tombe lourdement sans avoir pu être sauvé de la chute. Je me dirige vers le lieu de l’incident, le cadre en bois grossièrement sculpté n’a pas trop souffert. En revanche, le verre protégeant la toile s’est effrité en mille morceaux. Couché face contre terre comme un gibier mort, je relève le tableau et découvre avec stupeur son visage.



Je m’enfuis. Les graviers se projettent sur mes chevilles comme des éclats de verre. Je regagne ma chambre d’hôtel où je m’enferme des heures durant.

Je m’affale sur le lit. La bouche complètement pâteuse, j’émerge. Je finis par me lever, vais dans la salle de bain, bois deux verres d’eau coup sur coup. J’inspire lentement, me remplit d’air, souffle. Je regagne la chambre, ouvre le mini-bar, me verse les deux mignonnettes de whisky. Je trinque seul. L’avale cul sec. Le goût de la tourbe fumée m’écœure. Qui dit que lorsqu’on voyage on s’emporte dans ses bagages ? On espère se fuir mais rien n’y fait. Elle me poursuit. Ses mains sont devenues tentaculaires et m’emprisonnent dans sa toile. Je la vois dans le reflet du miroir, des fenêtres, du vernis de l’armoire. Elle me suit comme une ombre gluante, prête à me plaquer au sol. Comment ai-je pu penser qu’ailleurs sa présence se dissiperait ? Elle a rempli mon corps, mes veines, déchiqueté mon cœur. Elle écrase mes espoirs. Désespoir. J’en meurs.

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